Carnet de bord

LE CULTURE TRUCK MET LE NEZ DEHORS – Récolte de paroles pour GROIN.
Elise Maître

Il est des portes que l’on ouvre sans s’en apercevoir.
Notre odorat capte, perçoit, ressent, en amont, toujours au devant de nous.
Voie d’accès par excellence à nos émotions et nos souvenirs, lieu sacré de notre mémoire.

Les odeurs peuvent nous attirer ou nous repousser, nous intriguer, nous exciter, parfois nous agresser ou nous alerter mais certaines peuvent aussi nous apaiser et nous rassurer. Elles ont un grand pouvoir sur notre humeur !
Le culture truck met le nez dehors a proposé aux habitant.e.s du quartier Jean Macé de prendre la parole à partir des odeurs qui ont marqué leur vie.

Une odorathèque avec une quinzaine de fioles, allant de la lavande à la fleur d’oranger, en passant par l’arnica, le cirage, le tabac, la sciure de bois, ou l’odeur de la terre.

Le premier jour, Hassan prend une des fioles, l’ouvre la porte à son nez, et commence à me raconter son enfance, il vient d’une famille de paysan, il me parle de son père, des activités au fil des saisons, me dit ses souvenirs avec ses yeux d’enfants et termine ainsi : « et ça sentait ça quand l’herbe était coupée ». Je regarde sous la fiole, c’était écrit « paille ».

Cette rencontre m’a persuadée de la porte d’entrée que peut être une odeur, des chemins qu’elle seule sait emprunter, et grâce auxquels on se livre si facilement.

On a parlé des souvenirs en bouche :

« Chez ma grand-mère, y avait de l’antésite, quelques gouttes dans l’eau, c’était fort ! Ça avait un tout petit peu goût d’anis. » Lydie

« Le goût et l’odorat ça décline en vieillissant je le sens bien, d’ailleurs parfois c’est la texture qui fait que le goût revient » Monique

« Une fois j’ai acheté du safran, ça m’a coûté la peau des fesses comme on dit, j’ai pas trouvé que ça sentait beaucoup pour autant » Javorka

« Le poulet aux olives de ma maman, rien que d’y penser… ça me guérit du stress ou du mal des transports. » Dominique

« La fleur d’oranger c’est doux, ça sent les loukoums. » Monique

« Je ne savais pas cuisiner le riz blanc, c’était interdit d’être dans la cuisine au Sénégal, et ici les portions elles sont trop petites au restaurant, apprendre à cuisiner c’était un besoin ! Je suis rentré à la maison, j’ai forcé pour entrer dans la cuisine et apprendre à faire le tiep, le mafé, le riz, le couscous de millet, mais j’ai adapté pour le tiep je mets pas d’huile dans les légumes je fais juste frire la viande ou le poisson » Mr Sen

On a parlé de l’odeur des lieux :

« J’avais une amie chez qui on faisait du feu, et quand je rentrais chez moi, (elle sent son t-shirt) ça sentait bon le feu. Après ils ont mis un insert en verre, ça sent plus du tout. J’imagine que c’est mieux parce que ce qu’on sentait on le respirait » Monique

« La lavande, ça me fait penser au pot-pourri, à la poussière » Javorka

« L’odeur de la maison en Bretagne, quand on arrivait. Après quelques jours, ça partait, dès qu’on avait aéré. » Monique

« J’aime qu’on m’offre une fleur, même si c’est pas un bouquet ». Viviane

« L’odeur de la neige, c’est … À la mer c’est de l’eau aussi mais ça sent pas pareil. » Petkovic

« L’odeur de l’océan atlantique je ne l’ai pas retrouvée ailleurs. Dans la manche ça sent pas du tout pareil. L’atlantique, c’est puissant. La mer méditerranée, c’est mort, ça sent rien. » Monique.

On a parlé de l’odeur et des pouvoirs des forêts :

« Les forêts elles ont une personnalité, à Verrières y avait des lianes partout, alors qu’ici y a plus de chemin, plus de monde. T’as envie de l’avoir que pour toi la forêt, s’il y a d’autres gens, y en a moins pour toi » Pierre

« Elle va loin cette forêt, jusque dans les Vosges, et oui une forêt ça s’arrête pas » Lydie

« Les champignons humidifient le sol pour que les racines des arbres aient de l’eau. Ils collaborent ! » Pierre

Restera cette question : Pourquoi tout le monde aime l’odeur de la terre après la pluie ?

Je lis dans Shinrin-yoku, l’art et la science du bain de forêt de Dr Qing Li que la pluie libère les huiles stockées dans les pierres pendant les temps secs, et ce parfum qui emplit l’air s’appelle le pétrichor, les humains y sont très sensibles.

Quand le toucher vient perturber l’odorat :

Je propose aux habitant.e.s de toucher des éléments dans un sac sans regarder son contenu, alors qu’il sente une fiole en même temps.

En sentant du poivre, et en touchant des vis, une habituée me dit « ça sent la plomberie », un autre en sentant du café, et en ayant le nez dans la paille me dit « ça sent l’herbe ».

On rit de nos sens perturbés, de la sensation d’être trahi par son nez quand le toucher s’emmêle. La synesthésie nous joue des tours.

À bord du Culture truck, la poésie s’invite sans crier gare :

Pierre : Ce qu’il faut c’est regarder le ciel, il est toujours différent.

Lydie : Mais pourquoi il est bleu ?

Pierre : Il y a toujours quelque chose dans le ciel, il faut d’absorber dedans.